Théâtre, répliques et didascalies

Didascalies

À partir d’un texte de théâtre – ici « Le jeu de l’amour et du hasard » de Marivaux, un groupe de travail (niveau DELF B2) définit d’abord une didascalie, en précise les conditions et s’attache ensuite à les écrire pour faciliter le travail d’un metteur en scène.

François Boucher « La Toilette » 1742

Acte Premier
Scène première, Silvia et Lisette

Le matin du 18 mai 1730,  Silvia la fille de monsieur Orgon se réveille et se repose sur son lit en chemise de nuit. Lisette, sa femme de chambre, entre dans  son appartement en apportant de l’eau chaude pour la toilette de sa maîtresse.

SILVIA, inquiète et gênée. Elle est couchée sur son lit sans enthousiasme.
Mais encore une fois, de quoi vous mêlez-vous, pourquoi répondre de mes sentiments ?

LISETTE, se rapprochant du lit et avec une voix forte.
C’est que j’ai cru que dans cette occasion-ci, vos sentiments ressembleraient à ceux de tout le monde ; Monsieur votre père me demande si vous êtes bien aise qu’il vous marie, si vous en avez quelque joie ; moi je lui réponds que oui ; cela va tout de suite ; et il n’y a peut-être que vous de fille au monde, pour qui ce oui-là ne soit pas vrai, le non n’est pas naturel.

SILVIA, très irritée, articulant chaque mot avec fermeté.
Le non n’est pas naturel ; quelle sotte naïveté ! Le mariage aurait donc de grands charmes pour vous ?

LISETTE, essayant de la convaincre que la décision de son père est honnête.
Eh bien, c’est encore oui, par exemple.

SILVIA, mécontente et ne comprenant pourquoi sa femme de chambre est en désaccord. Elle réaffirme son sentiment.
Taisez-vous, allez répondre vos impertinences ailleurs, et sachez que ce n’est pas à vous à juger de mon cœur par le vôtre.

LISETTE, de l’anxiété se lisant sur son visage.
Mon cœur est fait comme celui de tout le monde ; de quoi le vôtre s’avise-t-il de n’être fait comme celui de personne ?

SILVIA, insistant comme une jeune fille qui n’a jamais connu l’amour.
Je vous dis que si elle osait, elle m’appellerait une originale.

LISETTE, la défiant.
Si j’étais votre égale, nous verrions.

SILVIA, énervée par Lisette. Elle ne peut pas rester calme alors elle se met debout et se dirige vers la fenêtre. Elle regarde le jardin et dit d’une voix forte.
Vous travaillez à me fâcher, Lisette.

LISETTE, fatiguée de ne pas trouver une façon de la persuader.
Ce n’est pas mon dessein ; mais dans le fond voyons, quel mal ai-je fait de dire à
Monsieur Orgon, que vous étiez bien aise d’être mariée ?

SILVIA. (Ses cheveux blonds étincellent dans la lumière du soleil. Son visage révèle de la tristesse, ses yeux sont pleins de larmes).
Premièrement, c’est que tu n’as pas dit vrai, je ne m’ennuie pas d’être fille.

LISETTE, trottinant vers Silvia et la réconfortant.
Cela est encore tout neuf.

SILVIA, le regard déterminé. Elle décide de son mariage.
C’est qu’il n’est pas nécessaire que mon père croie me faire tant de plaisir en me mariant, parce que cela le fait agir avec une confiance qui ne servira peut-être de rien.

LISETTE, stupéfaite.
Quoi, vous n’épouserez pas celui qu’il vous destine ?

SILVIA, répondant à la question avec hésitation.
Que sais-je ? Peut-être ne me conviendra-t-il point, et cela m’inquiète.

LISETTE, redonnant du courage à Silvia et la persuadant que le mariage est très heureux.
On dit que votre futur est un des plus honnêtes du monde, qu’il est bien fait, aimable, de bonne mine, qu’on ne peut pas avoir plus d’esprit, qu’on ne saurait être d’un meilleur caractère ; que voulez-vous de plus ? Peut-on se figurer de mariage plus doux ? D’union plus délicieuse ?

SILVIA, s’exclamant ironiquement.
Délicieuse ! Que tu es folle avec tes expressions !

LISETTE, soucieuse et ennuyée. Elle essaye d’expliquer ses raisons, d’après son expérience de la vie et son bon sens.
Ma foi, Madame, c’est qu’il est heureux qu’un amant de cette espèce-là, veuille se marier dans les formes ; il n’y a presque point de fille, s’il lui faisait la cour, qui ne fût en danger de l’épouser sans cérémonie ; aimable, bien fait, voilà de quoi vivre pour l’amour, sociable et spirituel, voilà pour l’entretien de la société : pardi, tout en sera bon dans cet homme-là, l’utile et l’agréable, tout s’y trouve.

SILVIA, se moquant de Lisette. Elle persiste dans son opinion.
Oui dans le portrait que tu en fais, et on dit qu’il y ressemble, mais c’est un, on dit, et je pourrais bien n’être pas de ce sentiment-là, moi ; il est bel homme, dit-on, et c’est presque tant pis.

LISETTE, répétant sa réponse avec mépris.
Tant pis, tant pis, mais voilà une pensée bien hétéroclite !

SILVIA, rechignant.
C’est une pensée de très bon sens ; volontiers un bel homme est fat, je l’ai remarqué.

LISETTE, les bras croisés sur sa poitrine et hochant la tête. Elle n’est pas sûre de son idée.
Oh, il a tort d’être fat ; mais il a raison d’être beau.

SILVIA, hochant la tête à nouveau.
On ajoute qu’il est bien fait ; passe.

LISETTE, réjouie. Elle la soutient rapidement.
Oui-da, cela est pardonnable.

SILVIA, expliquant.
De beauté, et de bonne mine je l’en dispense, ce sont là des agréments superflus.

LISETTE, intervenant avec une voix forte et de l’inquiétude.
Vertuchoux ! si je me marie jamais, ce superflu-là sera mon nécessaire.

SILVIA, lui faisant la morale pendant trois minutes.
Tu ne sais ce que tu dis ; dans le mariage, on a plus souvent affaire à l’homme raisonnable, qu’à l’aimable homme : en un mot, je ne lui demande qu’un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu’on ne pense ; on loue beaucoup le sien, mais qui est-ce qui a vécu avec lui ? Les hommes ne se contrefont-ils pas ? Surtout quand ils ont de l’esprit, n’en ai-je pas vu moi, qui paraissaient, avec leurs amis, les meilleures gens du monde ? C’est la douceur, la raison, l’enjouement même, il n’y a pas jusqu’à leur physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qualités qu’on leur trouve. Monsieur un tel a l’air d’un galant homme, d’un homme bien raisonnable, disait-on tous les jours d’Ergaste : aussi l’est-il, répondait-on, je l’ai répondu moi-même, sa physionomie ne vous ment pas d’un mot ; oui, fiez-vous-y à cette physionomie si douce, si prévenante, qui disparaît un quart d’heure après pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche qui devient l’effroi de toute une maison. Ergaste s’est marié, sa femme, ses enfants, son domestique ne lui connaissent encore que ce visage-là, pendant qu’il promène partout ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n’est qu’un masque qu’il prend au sortir de chez lui.

LISETTE, avec sarcasme.
Quel fantasque avec ces deux visages !

SILVIA, d’un air tranquille.
N’est-on pas content de Léandre quand on le voit ? Eh bien chez lui, c’est un homme qui ne dit mot, qui ne rit, ni qui ne gronde ; c’est une âme glacée, solitaire, inaccessible ; sa femme ne la connaît point, n’a point de commerce avec elle, elle n’est mariée qu’avec une figure qui sort d’un cabinet, qui vient à table, et qui fait expirer de langueur, de froid et d’ennui tout ce qui l’environne ; n’est-ce pas là un mari bien amusant ?

LISETTE, avec colère.
Je gèle au récit que vous m’en faites ; mais Tersandre, par exemple ?

SILVIA, essayant de trouver la solution avec patience.
Oui, Tersandre ! Il venait l’autre jour de s’emporter contre sa femme, j’arrive, on
m’annonce, je vois un homme qui vient à moi les bras ouverts, d’un air serein, dégagé, vous auriez dit qu’il sortait de la conversation la plus badine ; sa bouche et ses yeux riaient encore ; le fourbe ! Voilà ce que c’est que les hommes, qui est-ce qui croit que sa femme est à lui ? Je la trouvai toute abattue, le teint plombé, avec des yeux qui venaient de pleurer, je la trouvai, comme je serai peut-être, voilà mon portrait à venir, je vais du moins risquer d’en être une copie ; elle me fit pitié, Lisette : si j’allais te faire pitié aussi : cela est terrible, qu’en dis-tu ? Songe à ce que c’est qu’un mari.

LISETTE, d’un air ennuyé et  en soupirant.
Un mari ? C’est un mari ; vous ne deviez pas finir par ce mot-là, il me raccommode
avec tout le reste.

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