Construction d’une intelligence collective par contributions sur réseau social

Le microblogue ou miniblogue, outil d’interaction quasi simultanée entre l’apprenant et un intervenant-enseignant-tuteur

RÉSUMÉ/ABSTRACT

Les pratiques pédagogiques évoluent en fonction des avancées en sciences cognitives parallèlement aux comportements et habitudes d’apprentissage culturels. Lorsqu’autrefois, ceux-ci étaient spécifiques à une Nation ou une région du monde, la mondialisation couplée aux technologies informatiques a créé un internaute global, connecté en permanence depuis son portable, à portée de « lien ». Le blogue a permis de livrer ses réflexions au plus grand nombre ; puis le réseau social par microblogue s’est constitué, décrivant les pensées intimes à la face du monde. Cet article propose une approche de l’enseignement qui pour être en phase avec ce nouvel internaute, s’adapte par l’utilisation de ces mêmes outils.

MOTS-CLÉS/KEYWORDS

Web 2.0, microblogue, pédagogie, apprentissage, simultanéité, interaction, réseau social, tutorat proactif

Introduction

Dans le contexte du Web 2.0, les nouvelles solutions apparues récemment permettant l’interaction entre inconnus, a fortiori entre un apprenant et un tuteur, offrent un panel de ressources pédagogiques qui restent à exploiter. Les enseignants le savent bien, pour dynamiser un apprentissage, on se doit d’utiliser ce qui passionne son public-cible, réagir ou mieux encore « pro-réagir » en fonction des évolutions de la société, des milieux sociaux-culturels et des capacités d’intégration de l’apprenant-cible. Internet évoluant très vite, nous sommes passés aujourd’hui à une configuration où l’internaute publie ses émotions dans l’instantanéité, depuis son téléphone portable, sur « un mur » tels qu’ont pu le faire les grapheurs de rue dans les années 80…

Définition des outils de communication et d’interaction du Web social

Le blog ou blogue, est un outil à l’interface issue du site Internet déjà vieux de plus de vingt ans, organisé en un système de pages et d’articles parfois longs et reflétant les pensées et réflexions d’un ou plusieurs auteurs. Il est un produit relativement récent, une dizaine d’années, issu du mélange de l’informatique et de la littérature de type « carnets de voyage » ou « journal intime ». Il est alimenté par des « billets » classé par par ordre antéchronologique ; ceux-ci satisfont à la fois son auteur ou ses auteurs, puisque l’on peut partager l’écriture d’un blogue ou réagir par le commentaire déposé sur l’interface mais aussi grâce à la possibilité de laisser libre cours à son envie d’écrire et son imagination et l’habillage des billets qui deviennent parfois multimédias. Le blogue est de type hybride dans le sens où il permet à l’auteur et au lecteur de se rapprocher d’un système scripto-iconique connu, journal ou carnets, agrémenté d’images fixes ou animées, truffé de liens ou d’hyperliens permettant une navigabilité à l’intérieur du blogue telle que l’on pourrait le faire à l’intérieur d’un roman, d’un guide ou d’une autobiographie… Par ailleurs le blogue laisse le temps à l’auteur et au lecteur de s’imprégner de son écriture ou de sa lecture, de réécrire ou de relire, d’ajouter, de compléter, de commenter et de débattre. Pour l’enseignant, le blogue effraie peu parce qu’il est ancré dans son bagage cognitif. Seul l’aspect « informatique » peut donner lieu à des difficultés à l’écriture mais point à la lecture ; de nombreux enseignants lisent ainsi quasi tous les jours les blogues de journalistes ou de spécialistes de leur domaine d’enseignement. Le lecteur peut souscrire à un flux d’informations et reçoit dans sa boîte électronique son journal quotidien. Nous dirons que le blogue est un outil de communications archivées et pérennes.

Le microblogue[1] parfois appelé miniblogue est autre. Il est un produit type du Web 2.0, dérivé du blogue certes, mais à la différence qu’il ne permet pas de publier de textes longs. Tout au contraire, les textes sont publiés sous un format très court puisqu’ils ne dépassent pas 200 caractères et surtout, « sans titre ». En cela, les contenus textuels se rapprochent de la téléphonie et des SMS ou textos, rapidement écrits, rapidement lus et rapidement perdus dans les méandres de notre mémoire sélective. On peut les agrémenter des mêmes produits scripto-visuels et iconiques que le blogue, à savoir liens, illustrations graphiques, sonores et audiovisuelles. Mais l’intertextualité entre les messages de l’auteur, par des hyperliens de navigabilité d’un message à l’autre sont très limités, voire nuls. De fait l’instantanéité des messages et des commentaires fait que leur inscription sur la page principale de lecture dure très peu de temps, de quelques minutes à quelques heures, en témoignent la référence horaire inscrite sur chaque message déposé. L’objectif de l’auteur ou plutôt des auteurs – des microblogueurs – n’est pas réellement de partager ses connaissances mais de partager « avec » ses connaissances ou toute personne inscrite dans le carnet d’adresses ou « d’amis » tout relatifs, car l’on peut être un ami ou l’ami d’un ami, voire des indésirables, parfois… Cet aspect est une particularité tout à fait différente du blogue. En effet, le possesseur d’un compte sur un réseau social de microblogue de type Facebook, Twitter, MySpace ou Hi5, pour ne citer que les plus connus, reçoit en permanence un flux d’informations sur sa page principale mais aussi dans sa boîte électronique car chaque activité de ses « amis » ou connaissances donne lieu à l’envoi d’une notification de commentaire par message électronique ; chacun est ainsi informé en temps réel d’un dépôt de message personnel ou partagé par la communauté du réseau constitué. De même, chaque souscripteur peut également s’abonner à un groupe de discussion suivant le sujet du moment qui l’intéresse. Il est tout aussi possible de devenir « fan de », autrement dit un acteur de diffusion en réseau d’une information sur un outil, un produit, une référence culturelle ou commerciale, voire politique. Tout le monde a ainsi entendu parler de la campagne du président des Etats-Unis qui s’est fait élire en partie grâce à un noyautage serré des réseaux sociaux, qui ont canalisé un flux gigantesque de sympathies pour l’homme et sa personnalité, beaucoup plus que pour son programme.

Le microblogue n’est donc pas une affaire de spécialistes et ne laisse pas le temps de la réflexion. De ce fait, il rebute l’enseignant qui a l’habitude de préparer son discours, de choisir ses mots, de peser le pour et le contre. Nous dirons alors que le blogue est un outil d’interactions, réactives et instantanées.

Pourquoi, dans un contexte si volatil, l’enseignant doit-il intervenir ?

Pourquoi en effet faudrait-il utiliser ce nouveau type d’interactions, sachant que nous nous dirigeons vers un contexte où l’apprenant apprend peu, ou mal ou choisit ce qui l’intéresse dans la matière enseignée ? D’abord, pour la raison pré-citée. On sait que notre époque oblige à faire des choix rapides, immédiatement identifiables et utilisables. Le Web 2.0 et les réseaux sociaux offrent un nombre incalculable de choix dans le flot permanent des informations et des images : par l’abonnement à un groupe de discussion ou un flux d’informations ; par la rédaction de messages au nombre grandissant de ses amis. Or ces messages sont ceux qui reflètent le quotidien, les humeurs du moment. Ce qui amène à une deuxième raison. Quoi de plus authentique en effet, que d’écrire sur son portable ou son mobile deux ou trois phrases que nous inspirent le cadre où nous vivons, comme d’autres ont pu le faire sur des petits cahiers brochés, glissés dans une poche ou dans un sac en bandoulière, dans des temps plus anciens… Troisième raison, et non des moindres. On s’aperçoit que les apprenants lisent consciencieusement de moins en moins, par manque de temps sûrement, ou d’intérêt peut-être. En tout cas, ils lisent – survolent plus exactement – des pages et des pages sur Internet. Le microblogue permet au moins une compréhension écrite plus ciblée et une expression et interaction écrites immédiates. On peut s’interroger sur la qualité de l’écrit et sur l’absence de correction, mais il paraît évident que cette diffusion de messages scripto-visuels sans complexes incite à la lecture et à l’écriture, qu’il est tout à fait possible ensuite de relayer par un exercice de remédiation. Ceci conduit à la manière et aux moyens d’intervention.

Comment et par quels moyens l’enseignant peut-il intervenir ?

À l’usage d’une plateforme et d’un réseau communautaire, on s’aperçoit très vite que les échanges faits sur ce type de plateforme sont d’ordre ludique (quantités d’applications de jeux sont proposées aux possesseurs de comptes), descriptif (possibilité de tags[2] sur des photos ou à l’intérieur de notes textuelles) ou bien commentatif sur des photos ou soirées passées, non virtuelles cette fois, dans des lieux branchés, surprenants ou intéressants. Il s’agit donc d’adapter la pédagogie à ce type de réseau social, ses usages, ses fonctionnalités, ses outils de communication et de dépôt de documents.

Première nécessité : introduire un suivi d’activité, appelons-le « tutorat » puisque nous sommes tout de même sur une plateforme, suivant un modèle proactif[3] ; autrement dit le tuteur se doit de créer en amont les ressources, les consignes explicatives, les médiations et remédiations en amont du processus d’apprentissage. Il peut ainsi fournir un ensemble de ressources en FLE dans la création de pages ou de notes associées à son profil contenant des liens, illustrations scripto-iconiques, tout ce qu’il juge nécessaire à un apprentissage de la langue. Ces notes ou pages ont l’avantage de rester visibles en un clic à partir d’une barre menu, au contraire des messages, qui eux, disparaissent rapidement au fur et à mesure que les commentaires sur les messages se font. On peut remarquer à ce propos que peu d’apprenants cliquent sur les messages postés antérieurement à deux ou trois jours à leur venue sur la plateforme sociale.

Deuxième nécessité : rendre le lieu d’échanges sympathique, coloré, actif et ludique. Les apprenants et les humeurs sont très versatiles. Chacun décide de quand il se montre et agit. Pour intéresser et faire « tagger », donc créer une chaîne cognitive, il s’agit de mimer le comportement de ce type d’internaute, c’est-à-dire prêt à se connecter à n’importe quel moment de la journée (ou de la nuit), depuis un ordinateur ou un téléphone mobile. Un exemple d’intervention : la possibilité de création, simple et rapide de mini-quizz, sous forme de jeu interactif. On utilise dans cas une micro-application ou « widget » très facile à mettre en place et à utiliser, qui permet d’entretenir une interaction directe avec ses « amis » ou connaissances. On peut de même utiliser les techniques publicitaires propres à l’industrie du cinéma – le teasing – ou aguichage associé à des bandes-annonces qui entretiennent l’envie de savoir. Pour cela, comme il n’existe pas de téléchargement direct de vidéos (trop gourmand en octets sur les serveurs des réseaux), on doit associer ses messages de liens sur des blogues personnels ou non, qui permettent la diffusion de vidéos intégrées dans une page avec plus de contenu textuel. Le va-et-vient entre les deux systèmes de médiatisation des savoirs se fait facilement, nombre de blogues comportent des marqueurs de pages qui se placent automatiquement sur le mur d’informations du réseau social choisi.

Troisième nécessité : se servir des ressources de son propre réseau ou du réseau social choisi afin de compléter l’interaction et de susciter l’inscription de nouveaux « amis ». L’avantage d’un « mur » d’échanges est d’être visible par un ensemble communautaire d’abonnés mais aussi, si l’on choisit cette option, par les amis des amis, ou le public des internautes en général. Tout dépend de l’objectif pédagogique pressenti. Dans ce type de réseau et de plateforme, le modèle qui paraît le plus probant, en sciences de l’Éducation, serait celui du socio-constructivisme de Jean Piaget associé au néo-cognitivisme de Jérôme Bruner. En effet, la construction des savoirs ne se fait plus de manière in cathedra mais par l’interaction avec ses pairs, dans un environnement virtuel, social et culturel, au travers d’un écran et de ses pixels. L’enseignant devient alors le guide, à la fois tuteur et médiateur dans le sens où il met à disposition de l’apprenant de FLE les éléments nécessaires à l’ossature de son savoir.

Complémentarité, réactivité, échange et partage

En résumé, l’usage des deux systèmes est complémentaire : d’une part, le blogue pour tout ce qui est information en profondeur, plutôt que l’usage du site, moins réactif, plus complexe à mettre en place et nécessitant un serveur, pas toujours gratuit ou alors « pollué » par la publicité. C’est la tendance actuelle : les sites web des institutionnels ou des professionnels utilisent désormais des plateformes de blogues pour leur simplicité de mise en place et de mises à jour ainsi que pour leurs fonctionnalités sociales. Et d’autre part, le microblogue pour la capacité de réactivité et de proactivité. D’une manière générale, la téléphonie et l’Internet mobile permettent aujourd’hui de garder un contact direct avec ses apprenants, leur faisant partager de nombreuses ressources immédiatement exploitables, à partir d’un simple terminal de poche, consultables à tout moment, échangeables à volonté, rapprochant les personnes qui veulent parler la même langue, en toute simplicité.


[1] En anglais, on usera des termes de microblogging, lifestreaming et social networking

[2] Le tag ou métadonnée a un sens différent suivant qu’il existe sur les blogues ou sur les microblogues. Ainsi, le tag peut être équivalent au mot-clé (souvent rassemblés en « nuages de tags » sur la page de garde du blogue) ou bien sert d’élément de chaînes transmis sur les microblogues et qui désignent les messages, les notes, les images, les vidéos, les musiques que l’on aime particulièrement et que l’on désire faire partager à l’ensemble de sa communauté.

[3] On distingue le « suivi d’activité proactif qui correspond à des interventions de l’enseignant/tuteur de sa propre initiative et celles qui répondent à une demande des apprenants, ou suivi réactif. La proactivité exige du tuteur un suivi permanent des interactions pour pouvoir déterminer le moment où son intervention sera la plus opportune. » Daniel Peraya, TECFA, Unité des technologies éducatives de la faculté de Psychologie et des Sciences de l’éducation de l’Université de Genève.

Bibliographie

  • Engeström Y., Learning by expanding : an activity-theoretical approach to developmental research, Helsinki, Orienta-Konsultit, 1987
  • Rabardel, P., Les hommes et les technologies – Approches cognitives des instruments contemporains, A. Colin, Paris, 1995
  • Jérôme Bruner, L’Éducation, entrée dans la culture, Paris Retz 1996
  • Docq F., Daele A., « De l’outil à l’instrument : des usages en émergence », Charlier B., Peraya D., (eds), Technologie et innovation pédagogique, Bruxelles, De Boeck, 2003
  • Bernard Stiegler, Alain Giffard et Christian Fauré, « Pour en finir avec la mécroissance – Quelques réflexions d’Ars Industrialis », Flammarion 2009

Sitographie

Publicités

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :